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Nebias, le labyrinthe d’émeraude

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Arina dit à Mina: « Au bout de ce chemin il y a un labyrinthe et un mystère. Voudrais-tu m’accompagner ? ». Lumière éblouissante, le soleil rend aveugle celui qui le contemple. Paysage magique, à l’entrée d’une mer de verdure.

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Nebias

Cette seule phrase suffit à attiser la curiosité de Mina. Elle ouvre de grands yeux sur la forêt de Nebias, un joyau d’émeraude, niché à l’ombre du Mont Bugarrach, la montagne « à l’envers », celle des extra-terrestres.

Ici les énergies de la terre sont palpables. Elle fait un premier pas sur le chemin parcouru par des myriades de pèlerins. Qui sait ? Des albigeois, des Cathares, des templiers Les parfaits?

Les arbres forment des tunnels ombrageux, accueillants, les roches par contre, mettent les pieds à rude épreuve, forment des couloirs, cachant les détours et les tournants. La guide passe en premier, invite Mina à la suivre. Premier saut dans un monde irréel. Une présence se fait sentir. Bénéfique ou maléfique, difficile de le déterminer. Les mousses, le lichen accroché à la roche et le parfum de terre humide donnent les premières notes.


A certains moments, il faut se faufiler entre des murs de pierre exigus, des menhirs, des sentinelles qui révèlent leurs secrets juste après l’effort. La marche est difficile, mais l’atmosphère est enchanteresse. De petits bruits signalent la présence d’une faune invisible, un monde miniature qui ne se dévoile qu’aux âmes pures. Soudain quelque chose détale sous ses pieds. Elle a cru voir un elfe, tout petit mais bien réel. Mina a sursauté, la guide lui jette un regard interrogateur, Mina à moitié effrayée répond : « j’ai cru voir un elfe. La guide réplique : « les croyances sont importantes ici, si tu as «cru» voir une créature, peut-être l’as-tu réellement vue ?

Mina rit, ah les croyances, c’est tout un monde n’est-ce pas? Mais Arina ne relève pas. Après tout elle voit sans cesses des araignées inexistantes, à la périphérie de son regard. Elle respire ce parfum enivrant, continu, remarque un arbre dont le bas du tronc est habillé de champignons en corolle, et dit sur le ton de la plaisanterie « Ah ! et voilà leurs maisons, les elfes je veux dire ».

Elles débouchent sur une petite clairière, des rais de lumière donnent au lieu une allure irréelle, un cercle magique. Là un arbre, poussé tout de travers, il s’est couché près du sol, élevant ses branches à la verticale. L’arbre Lyre, c’est comme ça qu’il se nomme, il y en a quelques-uns dans cette forêt, dit Arina, le chêne poulpe ou encore le sapin harpe. Quelle mélodies peuvent-ils jouer?

Ses pensées s’envolent, elle se revoit, druidesse cueillant les plantes qui guérissent ; les fleurs de sacrifice, les herbes empoisonneuses. Son cœur bat au même rythme que la nature qui l’entoure. Sentiment familier, dialogue respectueux avec les arbres, les grands sages. Le sentier tout en roche, est difficile à parcourir, il faut sans cesse être attentif. J’aurais dû mettre d’autres chaussures pense-t-elle.

Arina s’arrête : on s’assied ? Elle joint le geste à la parole. Elle sourit et invite Mina qui fantasme sur une autre vie, jeune paysanne simple, curieuse de tout, cherchant toujours à en apprendre plus. Cette vie-là à un goût de cendres et de bûcher. Pourquoi cet endroit est-il si familier et en même temps si étrange. Pourquoi cette sensation de « déjà vu » ? Elle ne se souvient pas, ou plutôt un souvenir est au bord de son inconscient, mais elle ne parvient pas à le ramener vers sa conscience. Arina s’installe un peu mieux : « j’adore cette forêt, à chaque fois, j’y découvre de nouveaux mystères. Chaque fois ces mystères révèlent un peu de l’histoire des gens qui l’ont foulée.

Elysion

Et toi Mina, quelle est ton histoire, si tu as envie de me la raconter bien sûr? On ne vient pas ici par hasard…

Mina généralement timide et réservée éprouve l’envie de se confier à cette femme qu’elle ne connaît pas. Elle hésite un peu et puis se lance :  J’ai été une enfant choyée, aimée mais probablement trop protégée. A la mort de mes parents, ils ont perdu la vie dans un accident, j’ai été confrontée à un monde cruel et violent, que je ne comprenais pas. J’étais trop jeune, trop fragile. Mais, j’avais des amis imaginaires et je pensais que tout le monde en avait aussi. Ils me parlaient, me réconfortaient. Un peu comme toi d’ailleurs.

Je pouvais les voir partout, pas seulement pour moi, mais autour de certaines personnes. Mes camarades d’école ont commencé à se moquer de moi et j’ai compris qu’ils ne les voyaient pas. Je leur faisais peur, parce que j’étais capable de prédire leur futur plus ou moins proche. Mais ils restaient aveugles et sourds, ils ont fini par m’appeler “la sorcière”.

Je me suis refermée et suis devenue très solitaire, j’ai grandi à l’écart des autres, j’étais de plus en plus malheureuse, jusqu’au jour où j’ai rencontré un garçon merveilleux.

J’avais dix-huit ans. Il était plus mature, plus avenant que les autres. Espiègle, joyeux. Il est entré dans ma vie tout doucement. Sa chaleur, me rassurait. Des yeux noisette, pleins d’étoiles, le sourire toujours au bord des lèvres. J’étais attirée par son parfum, mélange de cannelle et de feu, celui des flammes tranquilles, braises dans l’âtre, réconfortantes. Avec lui j’avais envie de parler, de me confier. Il ne trouvait rien d’étrange à mon comportement, aimait mes histoires d’anges, de fées ou de farfadets. La vie le portait, entreprenant et sûr de lui. Il a été mon premier amour.

Durant les vacances scolaires, nous sommes partis faire un voyage en Norvège. Autre pays magique, peuplé de trolls sculptés à même les arbres, habité par les légendes Viking. J’aimais les lacs glacés, encastrés dans de hautes vallées, les paysages des Fjords, dentelle de terre abritant des dieux endormis.

J’ai découvert ses baisers qui me faisaient chavirer, la douce sensation des peaux qui s’épousent. La tendresse et les mots chocolat fondant…Il m’a offert des papillons et des nénuphars, volés sur les marais d’un village viking reconstitué. J’étais chez moi à Lillehammer. Jamais plus je n’ai ressenti ce sentiment d’appartenance, d’être à l’endroit parfait pour moi sur cette terre.

Pourtant, je n’aime pas le froid. J’étais ivre de lui et de l’atmosphère de conte de fées. Il était mon prince, petit prince aimable et fougueux. Il me faisait rire, m’enchantait à chaque instant. Chaque geste posé était nouveau, chaque baiser une nouvelle aventure.

Mina soupire et son visage qui brillait à l’évocation de son amour, se referme et devient gris, les yeux baissés, accrochés aux mousses qui forment un tapis luxuriant, elle chasse un insecte bourdonnant de la main et reprend:

Mais il m’avait caché qu’il avait déjà une petite amie. Partie un an aux Etats Unis, elle revenait en septembre. Ce n’est qu’à la fin du voyage qu’il me l’a avoué. Ils étaient destinés à se marier, dans un futur plus ou moins lointain, ils se connaissaient depuis l’enfance. Nous étions perdus, lui parce qu’il ne pensait pas tomber amoureux, moi parce que je ne le verrais plus.

Je ne savais pas me défendre, ni me battre pour garder un amour qui m’était cher. Les ténèbres sont revenues me tenir compagnie. Je n’ai plus jamais été la même. Je n’avais plus envie de rien. Il était mon soleil, mais il venait de s’éteindre brutalement. Je suis rentrée dans ma famille d’accueil, et me suis enfermée dans ma chambre ou j’ai pleuré, pliée en deux de douleur, expurgeant les larmes qui ne me guérissaient pas. Je n’avais pas d’amis ou d’amies à qui me confier.

Arina pose sur elle un regard bienveillant ; et puis, que s’est -il passé ?

Mina hésite : « je voulais mourir mais je n’avais pas le courage de passer à l’acte. Alors j’ai cessé de manger, de sortir. Je restais prostrée durant des heures… Ma mère adoptive s’est inquiétée évidemment. Elle essayait de me donner le goût à d’autres choses, m’a emmenée chez un psy. Mais je restais silencieuse, la parole ne m’était plus d’aucune utilité. Si j’avais vécu au dix-septième ou dix-huitième siècle, je serais morte de ce qu’ils appelaient alors la mélancolie.

L’insecte revient l’agacer, tournoie autour d’elle, son bourdonnement devient un chant. Le regard de Mina se fixe, les yeux agrandis d’étonnement elle s’exclame : « mais c’est une fée!! une mini fée? »

Le visage d’Arina s’éclaire d’un grand sourire : ah ! tu la vois maintenant ?  Mina est pétrifiée observe les mouvements gracieux, la petite fée parle, mais elle ne l’entend pas, elle arrête de respirer, tend un doigt, et la créature s’y pose. Un chuchotement : « tu es des nôtres ». Tout autour d’elle devient plus dense, le bruissement se change en un chant harmonieux, les couleurs de la forêt et des mousses deviennent plus profondes, comme si tout s’animait d’une vie nouvelle, plus intense. Arina sourit. Les créatures tournoient, s’accrochant aux cheveux de Mina. Un craquement de branches les fait s’envoler toutes.

Mina époustouflée dit ; je rêve ?

Arina, le sourire aux lèvres lui répond : « qu’en penses tu ? Tu as senti le glissement ? Comme une image qui se désintègre pour en former tout de suite une autre ?

Mina acquiesce : oui, un glissement, c’est exactement ça. Où sommes-nous Arina ?

Arina reprend son sérieux : dans un monde parallèle? Ce n’est pas donné à tout le monde de les voir, mais tu sais que tu as ce pouvoir depuis longtemps non? Tu sais aussi que tu ne veux pas t’en servir puisqu’il t’a porté malheur toute ta vie n’est-ce pas ? Elle se lève et dit : viens, suis-moi, on continue sur le chemin…

Mina emboite les pas d’Arina, étire ses muscles endoloris, abasourdie par ce qui vient de lui arriver. Elle balaie du regard la verdure, les arbres devenus des complices, les roches ne sont plus des pièges mais des repères. Elles continuent leur marche à travers les pierres qui forment des couloirs, le chemin grimpe, elles se taisent, trop occupées à chercher leur souffle et leur équilibre.

Fuck Gravity

Au détours d’un de ces couloirs elles arrivent sur une plateforme ouverte et ensoleillée. Mina cligne des yeux, aveuglée par la lumière. Le spectacle est extraordinaire, des roches plates, les unes à côté des autres, comme si un géant les avait placées là, construisant une table et des chaises de pierre. On peut facilement sauter de l’une à l’autre. Elle se tourne vers Arina, les yeux interrogateurs. Celle-ci sourit à nouveau : incroyable non ? La nature est surprenante.

Dis-moi Mina, qu’est-il arrivé après ? Après la melancolie je veux dire? Mina continue : « Ma mère était de plus en plus inquiète. En désespoir de cause, elle a fait venir une, elle hésite, semble réfléchir, je ne sais pas comment on peut l’appeler… La sorcière du village, une guérisseuse…

Arina l’interrompt : » une chamane ? »

Possible oui, dans tous les cas, elle était impressionnante. Elle est venue dans ma chambre et m’a fait asseoir à côté d’elle, sur le lit. Elle était grande et mince, les cheveux gris, presque blancs, noués en chignon derrière la nuque, une robe bleue marine, assortie à ses yeux qui brillaient comme des saphirs, autour du cou un collier d’argent, des symboles assemblés, il semblait lourd et presque vivant. Elle m’a dit : tu veux bien qu’on parle Mina ? Mon nom est Rachel, ta mère s’inquiète beaucoup pour toi. Tu veux bien me donner ta main? J’ai acquiescé et posé ma main dans la sienne. J’ai senti une douce chaleur m’envahir, elle a posé son autre main sur la mienne et m’a dit : tu es une personne extraordinaire Mina, tu un don et tu peux t’en servir, pour ton bonheur, et celui des autres ou pour ton malheur.

Tout mon corps était comme possédé par les fourmis, comme s’il se réveillait d’un long sommeil. Je ne comprenais pas ses mots, mais mon corps lui, y répondait. Elle a poursuivi, ce que je fais maintenant, tu peux le faire aussi.

Comment le savait-elle ? Tu peux guérir les gens, tu peux leur faire entrevoir leur futur pour qu’ils aient le choix, tu peux être un guide et les aider ? Tes guides le savent, tes amis, ceux que tu n’as plus consulté depuis un certain temps, ceux que tu oublies.

Je l’ai regardée droit dans les yeux, ils ne sont pas réels, ils m’ont porté la poisse toute ma vie. A cause d’eux, les autres m’ont rejetée, je ne suis pas « normale ». De l’indignation, je suis passée à un sentiment qui m’était inconnu jusqu’alors, la colère, une colère qui venait du tréfonds, ravageuse et inévitable. Dans mon estomac, la lave se préparait à faire irruption. Des larmes d’abord, mon corps tremblait, secoué par ce dangereux liquide en fusion et j’ai crié : « je ne veux pas de ce don, c’est une malédiction ! Depuis toujours je suis seule et je fais peur, même au seul amour apparu dans ma vie. Mon petit prince était si tendre, si doux, il était le refuge que je n’avais jamais eu. Et là maintenant, comme dit si bien Rimbaud : “il ne me reste que la réalité rugueuse à étreindre”. Tout ce que je veux c’est une vie normale ! ». Je suis sortie de ma chambre en courant, je me suis enfuie… »

Le visage d’Arina a changé, il est comme ces roches sur lesquelles elles sont maintenant assises crayeuses et dures et demande : « et puis ? Que s’est-il passé Mina ?

Mina qui revivait sa colère, essaie de se replonger dans ses souvenirs : et puis, et puis, je ne sais pas. Les larmes affluent à nouveau. Et Arina reprend : « et puis tu as traversé la rue sans regarder, tu n’as pas vu la voiture qui venait vers toi…

Mina reste interdite, blanche comme la neige, ses lèvres tremblent, sa poitrine soulevée par les sanglots, elle se souvient : et puis je suis morte ? Elle regarde Arina, cherchant une réponse qu’elle ne veut pas croire.

Arina expire lentement, elle est très calme et répond : « pas vraiment, pas encore, tu es entre deux mondes, ici et maintenant vient le moment du choix. Tu as vécu quelques vies dans cet endroit, cette forêt est ton refuge depuis longtemps, et c’est ici que tu choisis de retourner dans cette vie avec tes dons et tu les utilises, ou bien tu pars vers l’au-delà et te réincarne plus tard pour une autre aventure. Le choix t’appartient Belle Mina et sache qu’effectivement, tu es une personne extraordinaire. Tu as été la druidesse et la petite paysanne et bien d’autres encore, peut-être serait-il temps de partager toute cette connaissance? 

Deux petites fées viennent bourdonner au creux de ses oreilles: « entre dans le labyrinthe et tu connaîtras l’univers et les dieux… » et partent en riant dans un souffle léger.